La simplicité, comme liberté infinie de l’être – Anne Gersten

Rosalind Krauss, célèbre critique d’art américaine, rapporte dans un de ses ouvrages 2 une anecdote plutôt déconcertante : visitant une exposition3 au Musée de Harvard, consacrée notamment à Frank Stella (qui ne peint que des bandes diversement colorées ou monochromes), un étudiant l’interpelle : « Qu’y a-t-il de si bon là-dedans ? » Michael Fried, également critique d’art qui accompagnait Rosalind Krauss lui répondit : « Ecoutez, dit-il doucement, certains jours, Stella se rend au Metropolitan Museum. Il s’assied devant les Velasquez et les regarde complètement époustouflé pendant des heures. Après quoi, il rentre dans son atelier. Ce qu’il aimerait par-dessous tout, c’est peindre comme Vélasquez. Mais il a conscience d’une impossibilité d’une telle option. Alors, il peint des bandes. »4
Ce message prit soudain pour moi une signification évidente lorsque Brigitte Closset me raconta son voyage en Italie. Elle découvrit alors à Monterchi, petit village non loin d’Arrezzo, la Madonna del Parto, œuvre de Piero della Francesca. Comme Frank Stella devant Velasquez, elle admira cette peinture, époustouflée, y retourna, la regarda et l’admira encore. Les larmes lui montèrent aux yeux lorsqu’elle fut saisie par l’intériorité du regard de la Madone et par la présence ineffable de son être qui d’un seul coup abolissaient les cinq cents ans qui les séparaient. C’est alors que Brigitte Closset aperçut les doigts longs et fins des doigts de la Madone qui écartaient délicatement les bords de son manteau laissant entrevoir par une fine échancrure le sous-vêtement blanc et la rondeur de son ventre. Hymen discrètement défloré, cette fente entrebâillée lui laissait entrevoir tout l’univers de la féminité maternelle, érotique et sensuelle.
L’expérience vécue par Brigitte Closset ressemblait, me sembla-t-il, à celle de Frank Stella, peut-être même la dépassait-elle, mais le résultat fut le même : une révélation et la nécessité absolue de peindre.
Entre Velasquez et Frank Stella, et entre Piero della Francesca et Brigitte Closset, seule la situation dans le temps les sépare et seuls les moyens et les formes pour exprimer le contenu diffèrent. Ainsi donc, l’ove devint la forme unique, essentielle, vitale dont Brigitte Closset ne pût plus se départir. Cet ove n’est pas tout à fait l’ovale, forme géométrique abstraite, belle en soi. Ce n’est pas non plus l’œuf qui aurait une connotation symbolique trop triviale. Forme synthétique qui n’est vraiment ni l’une ni l’autre et qui pourtant participe des deux à la fois. L’ove, malgré tout c’est aussi le ventre -et la vulve…- de la Madone, c’est aussi l’ovale parfait de son visage, celui de l’auréole, celui encore qui circonscrit l’espace scénique sur lequel s’ouvre le rideau, ainsi que celui des arcs en plein cintres de l’architecture renaissante.
Si l’on dépouille l’œuvre de Piero della Francesca de ses détails visuels et que l’on s’attache à sa structure, il pourrait bien n’en rester que l’ove, ce que Brigitte Closset a perçu dans un raccourci saisissant.

Cet ove la poursuit dorénavant, leitmotiv patiemment répété dans son œuvre et chaque fois différent. Cette forme, Brigitte Closset la trace à main levée. Entrée dans son corps, comme elle a pénétré dans l’œuvre de Piero della Francesca, elle la restitue avec toute son âme. L’ove flotte au milieu de la toile. Parfois, prise dans un tourbillon centrifuge, son périmètre frôle les bords de la toile. A d’autres moments, c’est une force centripète qui la concentre et la recentre dans l’espace, irradiant et infini qui la maintient en place. Les bords de l’ove scintillent ou se bordent d’un halo lumineux qui la font aller et venir, flotter ou s’arrimer. Légère, évanescente, présente, fuyante, immanente…selon les intensités colorées ou les contrastes d’ombres et de lumières.

Pendant plusieurs années, Brigitte Closset a peint ses oves dans les tons de la lumière, en blanc sur blanc, les blancs revêtant de subtiles et infinies nuances, légèrement teintés de gris, de rose ou de bleu.
Une couleur plus franche a fait son apparition dans ses dernières œuvres. L’ove s’impose plus radicalement, coloré de pourpre, se détachant sur un fond délicatement verdâtre. En toute humilité ici encore, Brigitte Closset se nourrit des grands maîtres. C’est à Bruges cette fois que redécouvrant les œuvres de Memling, elle en retint la somptuosité des couleurs et de la matière.

Stable ou flottante, régulière ou indécise, l’ove, cette forme sans début ni fin happe le regard et l’hypnotise. S’installent alors le silence, la tranquillité et la sérénité, presque la vacuité, si ce n’est qu’en écho, elle renvoie à l’origine de la vie.
Inlassablement, Brigitte Closset répète ce geste, exutoire et rituel, qui sont autant d’expressions d’états d’âme ainsi qu’une manière de se fondre dans le tissu inextricable de la vie.

Anne GERSTEN dans Wégimont Culture,Set. 2008, n°237

Notes
1.Armand SILVESTRE, Brigitte CLOSSET, Textes et peintures, La Renaissance du livre, groupe Luc Pire, Bruxelles, 2008
2.Rosalind KRAUSS, L’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Macula, Paris, 1993.
3.Exposition Three American Painters, Fogg Art Museum of Harvard, 1965.
4.Rosalind KRAUSS, op.cit., p.17.