Dérives Botaniques – François Bazzoli

Tout semble opposer, dans la démarche de Brigitte Closset, les petites et les grandes formes, ou plus précisément les petites formes complexes et les grandes formes immédiates. S’affrontent parfois, feuille à feuille, oves discrets mais emplissant tout le format et fleurs aquarellées, colorées ou couleur de graphite mais occupant le centre du support. De toute évidence, l’un cerne le bord de la feuille et l’autre en désigne le centre, se partageant les indications structurelles qui soulignent la localisation du sujet. L’un ne marque que la forme fermée et l’autre l’ouverture de la forme par le centre. Cette série d’oppositions plastiques coordonne le champ contradictoire de l’œuvre. De cette séparation des genres naît l’envie d’une lecture symbolique.
L’ove, c’est sans aucun doute l’œuf, la graine, la forme parfaite mais peu durable car le contenant excédera un jour le contenu. La fleur, elle, n’est pas issue de l’ove : des disproportions évidentes empêchent d’imaginer logiquement le mécanisme de cet engendrement. Nous ne sommes pas dans la fameuse querelle théologique de l’antériorité de l’œuf sur la poule. L’artiste nous propose simplement la mise en parallèle de deux visions possibles sur le végétal, mais aussi sur tout système d’apparition du vivant ou de son contour.

Peut-être même, après tout, que l’engendrement de la forme, de la peinture, du dessin, de la démarche, l’emporte sur la naissance végétale, ici simple fournisseur d’un corpus étendu. Et même si ce n’est que cela (qui est déjà énorme) Brigitte Closset nous y délivre un laissez-passer pour aborder ce monde plastique sensible avec les armes de la perception objective, évitant ainsi la dilution de ses modèles sans l’aquarelle ou le crayon. Dans la mesure ou son choix peut se porter, presque indifféremment sur un nu féminin ou sur une fleur, dans la mesure également où l’effacement et le gommage qu’elle leur applique semblent identiques, le végétal finit par s’identifier au vivant (dans son sens globalisant), ainsi que toutes les formes reconnaissables qui habitent l’œuvre, alors qu’il faudrait assimiler les oves à une géométrie du symbolique. Le sensible ici ne choisit pas seulement le processus d’identification immédiate, il le complète par son double sens caché, sa face secrète : si les contraires s’attirent, ils peuvent aussi donner accès à la perception de l’interface des images complexes.
Brutalement, ressurgit ce qui semblait avoir disparu avec d’autres mentalités passées à la trappe du temps : un langage interprétatif reliable au langage des fleurs, ou celui des rêves. Le sens est flottant comme est flottant le nénuphar dans l’estampe d’Hiroshige ou le pin dans les brouillards subtils d’Hokusai. Néanmoins, rien ne permet de réduire l’univers dessiné de Brigitte Closset à des interférences, à des références, fussent-elles japonaises et honorifiques. Son apparent classicisme le protège de telles remarques. C’est plutôt dans un climat impalpable, une atmosphère diffuse, que des passerelles se dévoilent. A force de nous donner très peu, de nous en refuser plus encore, chacune des propositions impose sa logique et son économie personnelle, comme si le végétal, pendant un instant, n’existait qu’ici et de cette façon.

François Bazzoli, 1998