OVE

Dans l’atelier de Brigitte Closset, à Liège, deux gros fauteuils sont installés côte à côte. Jusque-là rien d’insolite. Il n’y aurait d’ailleurs guère de raison d’en parler s’ils ne tournaient le dos au centre de la pièce- ce qui est déjà plus curieux- pour faire face à un mur blanc, sur lequel sont accrochés, en diptyque, deux tableaux blancs qui révèlent chacun une grande forme ovoïde blanche également et difficilement perceptible au premier coup d’œil. Un blanc sur blanc, donc, qui ne se donne à voir immédiatement et explique l’invitation à s’asseoir pour prendre le temps nécessaire à sa perception et à la lecture de cette forme sur son fond.

Dans la ‘’Capella del Cimitero’’, la chapelle du cimetière de Monterchi, près d’Arezzo, en Italie, était peinte la ‘’Madonna del Parto’’ de Piero Della Francesca. Une œuvre que Brigitte Closset découvre lors d’un voyage en Toscane, il y a une dizaine d’années, qui la marque et qui évoque une madone enceinte, avec un visage parfaitement ovoïde et une main glissée dans l’échancrure blanche de sa robe. L’ovale et le blanc que l’artiste commence à travailler dès son retour à Liège et qui lui permettent alors de faire table rase des sujets qu’elle peignait auparavant.

Lorsqu’elle parle de cette forme qui ne l’a, depuis, jamais quittée, Brigitte Closset dit toujours
‘’mes oves’’. Un terme masculin pour une forme qu’elle pense féminine et dont elle aime la géométrie souple et beaucoup plus sensible, sensuelle, que celle, froide d’un carré par exemple. Un terme d’architecture, sans doute pour mieux asseoir cette figure pure, parfaite, comme on dit d’un visage qu’il a un ‘’ovale parfait’’, à l’exemple même, d’ailleurs, de celui de la madone de Pier della Francesca. Mais si l’ove peut faire penser à une tête sans visage, Brigitte Closset, elle, n’a pas cette idée là en tête. Elle préfère de loin faire de cette figure un ‘’cercle’’ au sens de terrain d’exploration pour la peinture et de lieu de rencontre pour tout les éléments qui la constituent : la ligne, la matière, la touche, la couleur, la vibration. Sans aucune référence figurative et simplement pris pour sa forme, l’ove devient simplement un prétexte pour conjuguer ces différents attributs picturaux. Brigitte Closset le travaille d’ailleurs sur tout les supports et dans toute les techniques, huile, acrylique, fusain, crayon, pastel, aquarelle. Mais dans une seule couleur : le blanc, qu’elle décline dans toute sa gamme (gris, bleuté. . .) et qu’elle aborde avec une grande subtilité pour à peine différencier cette forme du fond (blanc également) et lui donner cette profonde densité dès lors que l’on se donne le temps de la voir remonter à la surface. C’est le moment magique où l’œuvre révèle sa vibration et sa spiritualité au sens où on le dit d’un Mark Rotko ou d’une Agnès Martin. On retrouve également cette vibration, maître mot de la recherche de Brigitte Closset, dans l’imperceptible ligne qui définit souvent l’ove et que l’artiste prend un grand plaisir à tracer à main levée, d’un seul trait, fruit à la fois d’une grande maîtrise et de légers frémissements, comme autant de signes vibratiles de cette vie et de cette présence que l’artiste veut peindre et saisir au vol.

C’est d’ailleurs dans cette même quête et lorsque ses oves la font tourner . . . en rond ou imposent trop de tension, que Brigitte Closset ressent le besoin de peindre parallèlement des fleurs. Avec cet autre thème parfaitement complémentaire du précédent (au point d’ailleurs qu’ils peuvent se combiner dans une même œuvre, en diptyque ou triptyque) elle retrouve une forme de liberté, de ludisme, de sensualité, aussi bien dans l’invention des formes que dans la variété des mouvements. Sans perdre pour autant de vue ce désir de l’instant, de l’a peine, du furtif et cette sensation de suspension ténue, dans l’espace comme dans le temps, qui animent donc aussi bien la fleur que l’ove. Des fleurs à peine effleurées, si l’on peut dire, quelquefois même esquissées dans le voile d’un calque pour, là encore, brouiller les lignes, faire du flou un premier plan et de l’incertitude une perspective infinie.

Henri-François Debailleux sept. 2001
Critique d’art à Libération